Alfred de Musset
11/12/1810-02/05/1857

La réalité n'est qu'une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. Alors la folie est la beauté elle-même.


  Extraits de "Les Caprices de Marianne" - mai 1833  

  Coelio
Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s'abandonne à un amour sans espoir!
 

Coelio
Que tu es heureux d' être fou!
Octave
Que tu es fou de ne pas être heureux! dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te manque?
Coelio
Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où tous les objets se peignent un instant, et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L'amour, dont, vous autres, vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière.
 

  Coelio
Pourquoi donc y a-t-il si peu d'amours qui se ressemblent?
 

  Coelio
La réalité n'est qu'une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. Alors la folie est la beauté elle-même.
 

  Octave
La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement; vous en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.
Marianne
Comment s'appelle ce lait merveilleux?
Octave
L'indifférence. Vous ne pouvez ni aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épine et sans parfum.
 

  Marianne
Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule. Une femme! c'est une partie de plaisir!
Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : Voilà une belle nuit qui passe?
 

  Octave
Adieu la gaieté de ma jeunesse, l'insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés! adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l'ombre des forêts! adieu l'amour et l'amitié! ma place est vide sur la terre.
Marianne
Mais non pas dans mon coeur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu l'amour?
Octave
Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Coelio qui vous aimait.
 

  


 
Extraits de "On ne badine pas avec l'amour"  mai 1834  

 

Camille
Je ne suis pas assez jeune pour m'amuser de mes poupées, ni assez vieille pour aimer le passé.
Perdican
Comment dis-tu cela?
Camille
Je dis que les souvenirs d'enfance ne sont pas de mon goût.
 

  Le choeur
Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance.
Il est plus doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser
un nouveau-né.
 

  Perdican
Voilà mes jours passés encore tout pleins de vie, voilà le monde mystérieux des rêves de mon enfance! ô patrie! patrie, mot incompréhensible! l'homme n'est-il donc né que pour un coin de terre, pour y bâtir son nid et pour y vivre un jour?
 

  Rosette
Regardez donc; voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.
Perdican
Pardonne-moi.
Rosette
Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez?
 

  Perdican
tu ne mourras pas sans aimer.
Camille
Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir; je veux aimer d'un amour éternel, et faire des serments qui ne se violent pas.
 

  Camille
Je vous demandais tout à l'heure si vous aviez aimé; vous m'avez répondu comme un voyageur à qui l'on demanderait s'il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : Oui, j'y ai été; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu.
 

  Perdican
Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : "J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui".
 

  Perdican
Regarde tout cela s'effacer. (Il jette sa bague dans l'eau). Regarde comme notre image a disparu; la voilà qui revient peu à peu; l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle tremble encore; de grands cercles noirs courent à sa surface; patience, nous reparaissons; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli visage; regarde!
 

  Perdican
Elle aurait pu m'aimer, et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
 

  Perdican
Insensés que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper l'autre?
 

  Perdican
Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. ï insensés! nous nous aimons.
Camille
Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse-moi le sentir sur ton coeur. Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien que je t'aime; il y a quinze ans qu'il le sait.
 
     
 

Na ît au sein d'une famille où l'on a le goût des lettres et des arts. Commence à écrire des vers dès l'âge de 14 ans et remporte tous les prix de littérature. Délaisse rapidement l'université où, indécis, il ne sait quelle carrière choisir : il s'ennuie en droit, la vue d'un cadavre en médecine le traumatise gravement, il hésite entre peinture et musique, pour finalement se laisser aller à la littérature.
A 19 ans, il publie son premier recueil de poèmes, Contes d'Espagne et d'Italie (1830); alors que les autres romantiques font dans le monumental et les amours torturées, Musset se montre brillant, ironique et léger.
Il n'a pas vingt ans qu'on l'invite aux cénacles romantiques, comme celui de Charles Nodier, où il lit ses
Contes d'Espagne et d'Italie en 1830, où il fréquente Alfred de Vigny, Sainte-Beuve et Victor Hugo. Il fréquente aussi de jeunes bourgeois argentés dont la vie n'est qu'une succession de f êtes: avec eux, Musset fait preuve d'un talent singulier pour les excès d'alcool, de jeu et de débauche sexuelle.
Enfant terrible du mouvement romantique par sa fantaisie, son indépendance et son admiration pour l'art classique, Musset, comme tous les auteurs de son temps, s'oriente d'abord vers le théâtre qui procure alors célébrité et argent et monte des pièces de théâtre avec son frère Paul.
La production de sa première pièce, la
Quittance du diable, est annulée à cause des troubles révolutionnaires de juillet 1830. Sa deuxième pièce, une comédie, la Nuit vénitienne, créée plus tard la même année est un échec total: elle est sifflée par le public. Musset renonce alors à la scène, mais pas à l'écriture théâtrale, qu'il exercera désormais en toute liberté, sans se soucier des contraintes pratiques de la scène et du style à la mode. Dès 1832, il publie un premier tome d'Un spectacle dans un fauteuil, puis, en 1833, Les Caprices de Marianne.
C'est à la suite de la publication de cet ouvrage que Buloz, le puissant directeur de la Revue des Deux Mondes, recrute Musset; au cours des années qui suivront, c'est lui qui publiera la plupart des textes de l'auteur. C'est d'ailleurs à un d îner de la revue, le 17/06/1833 que Musset rencontre George Sand - cette romancière (de son vrai nom Aurore Dupin) déjà célèbre qui s'habille en homme et qui fait scandale. Ils auront une liaison orageuse, qui culminera lors d'un voyage à Venise au début de 1834; pendant leur séjour, Musset tombera gravement malade et souffrira d'hallucinations et de crises de démence. Après une série de ruptures et de réconciliations, leur liaison prend fin en 1835. Cette liaison aussi intense que brève avec George Sand va donner à son génie la maturité qui lui faisait encore défaut.

 

C'est au cours de cette période qu'il écrit Fantasio et On ne badine pas avec l'amour, pièces qui offrent un mélange de fantaisie légère et de cynisme masquant à peine un profond désespoir. De plus, de l'épreuve bouleversante de la rupture va na ître un chef-d'oeuvre inclassable, monstrueux, réputé injouable, diamant noir du romantisme français, le drame théâtral de
Lorenzaccio (1834), le Chandelier en 1835, une autobiographie avec le récit de La confession d'un enfant du siècle (1836) qui analyse de façon très lucide le mal singulier qui le frappe: l'ennui de vivre ou "mal du siècle!", que Musset explique par des raisons historiques et les espoirs déçus de toute la génération née comme lui "avec le siècle!", et les quatre poèmes des
Nuits (1935-1937) qui mettent en scène le poète interrogeant la muse sur l'inspiration et sur sa relation avec la souffrance.
Mais peu à peu, incapable de surmonter définitivement cette crise existentielle, Musset, à 28 ans, aura déjà donné le meilleur de lui-même: le rythme de son écriture ralentit, ainsi que la qualité de sa production.
La publication, en 1840, du recueil de ses principales pièces de théâtre sous le titre
Comédies et proverbes, marque chez Musset la fin de sa vigueur littéraire. Il a trente ans. Sa vie totalement déréglée par des abus de toutes sortes - en particulier d'alcool - affaiblit son intellect, sa capacité de concentration et ses forces créatrices.
Cependant, un événement inattendu vient illuminer les dix dernières années de sa vie:
en 1847, la Comédie Française joue sa pièce,
Les Caprices de Marianne et c'est un véritable triomphe. C'est une surprise pour tout le monde, Musset compris: son théâtre de fauteuil n'avait jamais encore été joué en France et l'auteur n'avait rien fait pour qu'on le produise. Presque toutes ses autres pièces (Lorenzaccio est au nombre des exceptions) sont montées et des théâtres commandent de nouveaux textes à Musset, malheureusement incapable, épuisé par les plaisirs et l'alcool, avec Louison ou Carmosine d'atteindre la richesse et la grâce de ses textes passés.
Malade, découragé, malgré une double reconnaissance officielle, - la légion d'honneur en 1845 et son élection à l'Académie française en 1852, - un poste de bibliothécaire du ministère de l'Instruction publique que lui confie le gouvernement l'année suivante (c'est en fait un poste honorifique, dont le salaire est plus que convenable et la tâche de travail, à peu près inexistante), et, même, si son théâtre est de plus en plus reconnu, il déclinera doucement dans la solitude jusqu' à sa mort dans l'indifférence quasi générale, oublié de ses contemporains, le 2 mai 1857.
 
 

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