Milan KUNDERA
né en 1929 en Moravie

Mais qu'était la beauté ou la laideur auprès de l'amour ? Qu'était la laideur d'un visage auprès d'un sentiment dont la grandeur reflétait l'absolu ?

            extraits - 1959


 

Je balayai ses craintes d'un revers de main et proclamai que le sens de la vie c'est justement s'amuser avec la vie, et que si la vie est trop paresseuse pour cela il faut lui donner un léger coup de pouce.

Vois-tu, Klara, dis-je, tu t'imagines qu'un mensonge en vaut un autre, mais tu as tort. Je peux inventer n'importe quoi, me payer la tête des gens, monter toutes sortes de mystifications, faire toutes sortes de blagues, je n'ai pas l'impression d'être un menteur ; ces mensonges-là, si tu veux appeler cela des mensonges, c'est moi, tel que je suis ; avec ces mensonges-là, je ne dissimule rien, avec ces mensonges-là je dis en fait la vérité. Mais il y a des choses à propos desquelles je ne peux pas mentir.

 

Car c'est ainsi : Martin est marié, il a une femme jeune et, ce qui est pire, il l'aime ; et, ce qui est encore pire, il en a peur ; et, ce qui est encore bien pire, il a peur pour elle.

Je songeais à Judas Iscariote, dont un auteur spirituel a dit qu'il a trahi Jésus justement parce qu'il croyait infiniment en lui ; il n'a pas eu la patience d'attendre le miracle par lequel Jésus devait manifester à tous les Juifs sa puissance divine ; il l'a donc livré aux sbires pour le contraindre enfin à l'action. Il l'a trahi parce qu'il voulait hâter l'heure de sa victoire.

Vais-je renoncer à jouer le jeu, simplement parce qu'il est vain ?


 

 

Elle le voulait à elle tout entier et se voulait tout entière à lui, mais plus elle s'efforçait de tout lui donner, plus elle avait le sentiment de lui refuser ce que donne un amour peu profond et superficiel, ce que donne le flirt. Elle se reprochait de ne savoir allier le sérieux à la légèreté.

 

 

C'est certainement un désir assez naïf, mais qu'y faire : les désirs puérils échappent à tous les pièges de l'esprit adulte et lui survivent parfois jusqu'à la lointaine vieillesse.

- De toute façon, je ne trouve pas très spirituel de comparer une femme à un animal.
- Bon, répliqua-t-il, tenant toujours son verre 
à bout de bras, je ne boirai donc pas à vos semblables, mais à votre âme; êtes-vous d'accord ? A votre âme qui s'allume quand elle descend de la tête dans le ventre et qui s'éteint quand elle remonte du ventre dans la tête.


 

N'en doutez pas, Klara aime Fleschman. Elle est gentille avec lui, pourtant elle se refuse à lui. Ca vous paraît illogique, mais l'amour c'est justement ce qui est illogique.

On était en plein été, des parfums flottaient dans l'air, et la lune ronde était suspendue dans le ciel  noir.

Vous vous traitez de mendiant, mais vous choisissez pour cela des mots princiers, pour être quand même plus prince que mendiant. 

  Il y voyait l'insensibilité d'hommes et de femmes vieillissants, la cruauté de leur âge qui se dressait devant sa jeunesse comme une barrière hostile.

Il n'ignorait pas qu'un suicide résulte, non pas d'une cause unique, mais d'ordinaire de toute une constellation de causes.

- Voyons, Havel, dit la doctoresse. Comme si vous ne saviez pas que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de toutes les paroles qu'on prononce sont des paroles en l'air. Est-ce que vous-même, la plupart du temps, vous parlez pour autre chose que pour parler ?


 

De grands mots flottaient dans l'air et Fleischman se disait que l'amour n'a qu'un seul critère : la mort. Au terme du véritable amour, il y a la mort, et seul l'amour au terme duquel il y a la mort est l'amour.

Mais qu'était la beauté ou la laideur auprès de l'amour ? Qu'était la laideur d'un visage auprès d'un sentiment dont la grandeur reflétait l'absolu ?

Oui, il avait honte : parce qu'il est infamant d'avoir vécu si longtemps sur cette terre et d'avoir si peu vécu.

 

 
- Pour moi ?
- Oui, pour toi. Parce que je suis  heureux d'être ici avec toi. Parce que je suis  heureux que tu existes Elisabeth. Peut- être que je t'aime. Peut- être que je t'aime beaucoup. Mais c'est sans doute une raison de plus pour que nous en restions là. Je crois qu'un homme et une femme s'aiment davantage quand ils ne vivent pas ensemble et quand ils ne savent l'un de l'autre qu'une seule chose, qu'ils existent, et quand ils sont reconnaissants l'un envers l'autre parce qu'ils existent et parce qu'ils savent qu'ils existent. Je te remercie, Elisabeth, je te remercie d'exister
.

 


  L'homme, disait-elle, est plus que son corps qui dépérit, car l'essentiel c'est l'œuvre de l'homme, ce que l'homme laisse pour les autres.

Elle se contenta donc de répondre que tout homme ici-bas accomplit une œuvre, aussi modeste soit-elle, et que c'est cela, et cela seulement, qui lui donne sa valeur.

Ah, songeait-elle, j'ai beau être telle que je suis à présent, je n'aurais pas vécu inutilement si un peu de ma jeunesse continue de vivre dans la mémoire de cet homme.

Mais c'est toujours ce qui se passe dans la vie : on s'imagine jouer son rôle dans une certaine pièce, et l'on ne soupçonne pas qu'on vous a discrètement changé les décors, si bien que l'on doit, sans s'en douter, se produire dans un autre spectacle.

 

Seulement voilà, c'est une chose qui arrive souvent dans la vie ! Quand nous sommes satisfaits, nous refusons volontiers et avec superbe les occasions qui s'offrent à nous, pour nous confirmer ainsi dans une bienheureuse satiété.

Si je ne pensais pas que je vis pour quelque chose de plus grand que ma propre vie, je serais sans doute incapable de vivre.

De toute façon, la question n'est pas là, Edouard. On ne vit pas que pour soi. On vit toujours pour quelque chose.

Il comprit la vérité banale : on ne rattrape pas ce qu'on a laissé échapper.


 

Je sais que tu as toujours été un type droit et que tu en es fier. Mais pose-toi une question : Pourquoi dire la vérité ? Qu'est-ce qui nous y oblige ? Et pourquoi faut-il considérer la sincérité comme une vertu ? Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? Eh bien, dis-moi!". Son frère se taisait, et Edouard poursuivit : " Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou."