Bernard Marie KOLTES
1948-1989
 

                            ... mais j'ai couru, couru, couru, pour que cette fois, tourné le coin, je ne me trouve pas dans une rue vide de toi...


  Mais que faire de son regard? Regarder vers le ciel me rend nostalgique
et fixer le sol m'attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu'on ne
 l'a pas sont tous deux également accablants.

"Dans la solitude des champs de coton"




 

Je t'aurais dit au moins ce que j'avais à te dire, ici je n'arrive pas, mais
ailleurs, dans une chambre où on passerait la nuit, une partie de la nuit,
car je partirai avant que ce soit le jour, avant que tu en aies marre...


"La Nuit juste avant les forêts"




 

































Denis LAVANT dans une scène du spectacle
photo Marc Enguérand

Tu tournais le coin de la rue lorsque je t'ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand  même j'ai osé, et maintenant qu'on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état - les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l'heure, voir s'il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté - juste le temps de pisser - avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu' à être dans une chambre : dès qu'on sera installé quelque part, je m'enlèverai tout, c'est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer - pas pour toute la nuit cependant - , c'est pour cela que toi, lorsque tu tournais là-bas, le coin de la rue, que je t'ai vu, j'ai couru, je pensais : rien de plus facile à trouver qu'une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment, si l'on ose demander, malgré les fringues et les cheveux mouillés, malgré la pluie qui ôte les moyens si je me regarde dans une glace".

"La Nuit juste avant les forêts"


 


On ne peut revenir sur l'insulte, alors qu'on peut revenir
de sa gentillesse, et il vaut mieux abuser de celle-ci que
d'user une seule fois de l'autre.

"Dans la solitude des champs de coton"


 


 

Car la vraie seule cruauté de cette heure du crépuscule où nous nous tenons tous les deux
n'est pas qu'un  homme blesse l'autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres
et la tête, ou même le fasse pleurer;
la vraie et terrible cruauté est celle de l'homme ou
l'animal inachevé,
qui l'interrompt comme des points de suspension au milieu d'une phrase,
qui se détourne de lui après l'avoir regardé,
qui fait, de l'animal ou de l'homme, une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu'on a commencée et qu'on
froisse brutalement juste après avoir écrit la date.

"Dans la solitude des champs de coton"

 

Il n'y a pas de honte à oublier le soir ce dont on se souviendra le matin; le soir est le moment de l'oubli,
de la confusion, du désir tant chauffé qu'il devient vapeur.                 

"Dans la solitude des champs de coton"

                     Pièces de théâtre

                    Les Amertumes (1970)
                    La Marche (1970)
                    L'Héritage (1972)
                    Sallinger (1977)
                    La Nuit juste avant les forêts (1977)
                    Combat de nègre et de chiens (1979)
                    Quai Ouest (1985)
                    Dans la solitude des champs de coton (1985)
                    Tabataba (1986)
                    Retour au désert (1988)
                    Roberto Zucco (1988)