
Franz KAFKA
Prague, 3 juillet 1883 - Kierling, 3
juin 1924
extraits de
Novembre
1919
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Réel
et fiction ne font qu'un dans la lettre désespérée
que Kafka adresse à son père. Il tente, en vain, de
comprendre leur relation qui m êle admiration et
répulsion, peur et amour, respect et mépris.
Réquisitoire jamais remis à son destinataire, tentative
obstinée pour comprendre, la lettre au père est au centre
de l'oeuvre de Kafka. Cette lettre écrite par Kafka
à l'âge de 36 ans, en novembre 1919, n'a jamais
été envoyée à son destinataire. Elle a
été publiée intégralement en 1953 et
traduite en français la même année. |
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Et si je tente ici de te répondre par écrit, ce ne
sera encore que très incomplet parce que même dans l'écriture, cette
crainte et ses conséquences me paralysent face à toi, et que l'ampleur
du sujet dépasse de loin ma mémoire et ma raison. Pour toi, les choses ont toujours semblé très simples, du moins dans la mesure où tu en as parlé devant moi, et devant bien d'autres personnes, quelles qu'elles soient. Certes, Mère me gâtait, mais je n'arrive pas à croire que j'étais particulièrement difficile à diriger, je n'arrive pas à croire qu'une parole aimable, une façon paisible de me prendre par la main, un bon regard n'auraient pas obtenu de moi tout ce qu'on voulait. |
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Bien sûr qu'on ne pouvait pas espérer de l'enthousiasme de toi pour chaque détail enfantin alors que tu vivais dans les soucis et les tourments. Je n'ai jamais réussi à comprendre ton absence totale de compréhension pour la honte et la douleur que tu m'infligeais avec tes mots et tes jugements, on aurait dit que tu n'avais aucune perception de ton pouvoir.
Toi,
cependant, tu assénais tes mots sans autre forme de procès, personne ne te
faisait pitié, ni pendant ni ensuite, on était sans aucune défense devant toi.
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L'impossibilité d'une relation paisible a eu une autre conséquence, en somme très naturelle : j'ai perdu la faculté de parler. Ta menace : " Pas un mot de réplique" et ta main levée m'accompagnent depuis toujours. |
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Chacune de ces questions accompagnée d'un rire méchant et d'un visage méchant. On était déjà puni, en quelque sorte, avant de savoir qu'on avait mal fait. |
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C'est comme quand quelqu'un doit être pendu. Si on
le pend vraiment, il est mort, et tout est fini. Si, cependant, il doit
assister à tous les préparatifs de sa pendaison, et qu'il n'apprend sa
grâce que lorsqu'il a déjà la corde au cou, il se peut qu'il en souffre
toute sa vie. Ce pour quoi toi, tu as dû lutter, nous le recevions de ta main, mais la lutte pour la vie extérieure qui t'a été tout de suite imposée et qui ne nous a évidemment pas été épargnée, nous sommes obligés de la mener tard, à l'âge adulte, mais avec des formes d'enfant. La cupidité est l'un des signes les plus indubitables du malheur. |
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Je pouvais apprécier ce que tu donnais, mais seulement dans la honte, la fatigue, la faiblesse, la culpabilité. C'est pourquoi je ne pouvais t'être reconnaissant qu'en solliciteur, pas par des actes. Cite-moi le nom d'une personne importante pour moi d'une façon ou d'une autre que tu n'aies pas démoli au moins une fois de fond en comble par tes critiques. Au fond, la croyance qui guidait ta vie consistait à croire à l'absolue justesse des opinions d'une certaine classe sociale juive, et en somme, puisque ces opinions faisaient partie de ton être, tu croyais en toi-même. |
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là, je m'étais vraiment un peu détaché de toi par moi-même, encore que cela rappelle un peu le ver qui, piétiné par derrière, s'arrache avec sa partie avant pour se ranger sur le côté. L'aversion qu'évidemment tu as eue tout de suite aussi pour mon écriture m'était exceptionnellement bienvenue. Ma vanité, mon ambition ont souffert, il est vrai, de ta manière devenue pour nous fameuse de saluer mes livres : " Pose-le sur ma table de nuit". |
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Ce que j'écrivais te concernait, je n'y pleurais que ce que je ne pouvais pas pleurer sur ta poitrine. C'était un adieu tra îné en longueur exprès, sauf qu'il était imposé par toi, c'est vrai, mais qu'il se déroulait dans la direction que j'avais déterminée, moi. A t'entendre, enfant, je n'ai cessé d'apprendre, et plus tard, jamais cessé d'écrire. Ce n'est de loin pas vrai du tout. On peut plutôt dire avec bien moins d'exagération que j'ai peu appris et rien acquis. |
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Il n'est pas nécessaire de voler au coeur du
soleil mais tout de même de ramper vers une petite place pure sur la
terre où brille parfois le soleil et où l'on peut se réchauffer un peu. |
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Le mariage est certainement la garantie pour une libération et une indépendance extrêmement fortes. La vie est davantage qu'un jeu de patience ; mais par la correction que cette objection y apporte, une correction que je ne peux ni ne veux exposer en détail, on atteint tout de même à mon avis quelque chose de si voisin de la vérité que cela peut nous apaiser un peu tous les deux et nous rendre plus facile de vivre et de mourir. |
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